Le long chemin du graff vers les musées

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Peinture murale à l’occasion du Festival Jardins de traverse de Poitiers, France | Crédit : @rebebstagram (Rebeb)

Toulouse est connue pour être l’une des capitales du graffiti en France. Cependant, malgré la renommée acquise par certains graffeurs toulousains (Mosquito, 2Pon), le monde de l’art traditionnel semble toujours tourner le dos au street art. 

 

« Les gens nous donnent du crédit, mais pour les musées ou les exposants c’est encore compliqué ». Voilà comment Baptiste, un graffeur toulousain âgé de 25 ans et spécialisé dans le street art, résume la situation. En effet, ces dernières années le tabou autour du graffiti semble avoir reculé. La ville de Toulouse organise chaque année depuis 2017 le Graff Tour, une visité guidée de la ville rose pour faire découvrir aux badauds certaines des plus belles réalisations des graffeurs toulousains. En plus de cela, il arrive que les organismes publics fassent appel à des artistes urbains. Par exemple lors du ravalement de façade d’un mur anti-bruits de l’échangeur de Ponts-Jumeaux en juillet dernier, dix graffeurs toulousains (Dely, Reso, 2Pon, Snake…) ont été sollicités. Cette année, coronavirus Covid-19 oblige, le Graff Tour est annulé. Un coup dur pour les street artistes toulousains qui y voient une belle opportunité d’exposition.

 

Dénigrés par le monde de l’art

 

Les portes des musées restent pourtant fermées à énormément de graffeurs. Certes les galeries d’art exposent de plus en plus leur travail, mais cela ne suffit pas à leur donner de la  visibilité. « Le problème des graffeurs, c’est que le monde de l’art les dénigre encore », estime Émile Pouille, étudiant en art à l’École supérieure des métiers artistiques de Toulouse. « On voit de plus en plus d’expos de graff, mais toujours en petit comité, on est pas vraiment mis en lumière » abonde Baptiste. Rares sont les musées toulousains à programmer des expositions de graffiti, et à l’exception du festival Rose Béton qui ouvre la porte du musée des Abattoirs à quelques graffeurs il semble que « les arts ne veulent pas se mélanger » témoigne Émile. 

 

Même dans une ville comme Toulouse, qui a été l’un des berceaux du graff en France, les musées restent souvent inatteignables pour les artistes urbains. « Je pense que beaucoup de conservateurs de musées ont encore une vision “vieux jeu” de l’art. Certes ils s’ouvrent aux nouveautés, mais lentement, et ils préfèrent toujours la high-tech au graff, qui sonne trop street pour eux… » s’apitoie Émile, qui est aussi un passionné de street art à côté de ses études. Les musées centrés sur le graffiti sont rarissimes (il n’en existe aucun à Toulouse), et de toute manière « le public traditionnel des musées, c’est triste à dire, mais il ne s’intéresse que très peu au graff… » comme le dit Baptiste.

 

 « Notre terrain d’expression, c’est la rue »

 

Au final, aucun des deux partis ne semble réellement prêt à s’ouvrir à l’autre. Les graffeurs privilégient toujours l’art urbain à l’art « type musée », et les musées privilégiant toujours les arts majeurs au street art. Le graff trouve ses bases dans la culture hip hop, issue des quartiers populaires pauvres du Bronx. Le temps a bien sûr passé, et Banksy est devenu une superstar planétaire depuis, mais les racines du graff restent inchangées. Le musée « représente pour beaucoup un “vieil art” qui n’intéresse pas les jeunes » dixit Émile.

 

À Toulouse, les graffeurs semblent bloqués dans cet entre-deux complexe. D’une part les pouvoirs publics les exposent et redorent le blason de leur art, d’autre part, les musées gardent leurs portes closes au graffiti. Dans cette situation, les perspectives d’avenir sont extrêmement floues, mais ce n’est de toute manière pas ce qui intéresse les graffeurs. « Notre terrain d’expression, c’est la rue, on n’a rien contre les musées j’y vais souvent moi, mais ce n’est pas là-bas que je veux être exposé de toute manière » confirme Baptiste.

 

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