Interview complète de Benoît de Richemont

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Benoît de Richemont devant la résidence où vivent les compagnes et compagnons d’Emmaüs. Photo @ClaraBlondelle

Je suis Benoît de Richemont, responsable du site de Labarthe-sur- Lèze

Comment avez-vous connu Emmaüs ?

Il y a quelques années, j’ai fait une mission de bénévolat de 3 semaines pendant l’été. La première semaine, les gens ne me parlaient pas vraiment… Puis un jour, je ne lui avais rien demandé, et un homme m’a raconté toute son histoire. Je suis rentré chez moi chamboulé et j’ai décidé d’en faire mon métier.

En quoi consiste la communauté Emmaüs ?

Une communauté Emmaüs est un lieu d’accueil avant tout. Sur ce site il y a 80 personnes qui sont accueillies. Les personnes accueillies doivent participer à l’activité et dépendent du statut OACAS (Organisme d’accueil communautaire et d’activité solidaire) qui est un statut qui a été négocié par Emmaüs il y a quelques années mais qui n’est pas uniquement destiné à Emmaüs. Il permet d’accueillir des gens et de les faire participer à une activité sans que ce soit régit par le code du travail. Il n’y a pas de contrat de travail ou de fiche de paie. C’est l’activité qui permet de faire vivre la communauté car nous sommes une association qui ne touche pas de subvention de fonctionnement.

Le sites est divisé en deux, il y a une partie lieu de vie, et une partie activité. Le lieu est avant tout un site d’accueil, donc toute personne qui vient ici est accueillie au moins une nuit. S’il y a de la place elles peuvent rester d’une nuit à toute la vie. On considère que les personnes présentes dans une communauté Emmaüs sont insérées dans la société. Elles peuvent avoir envie de retrouver un mode de vie plus conventionnel mais elles peuvent aussi avoir envie de reste vivre dans ce cadre là.

Quand une personne quitte la communauté pour habiter dans un endroit plus conventionnel on ne parle pas de réinsertion, on parle de sortie de la communauté.

Votre activité s’apparente à de la réinsertion sociale mais faites-vous de la réinsertion professionnelle ? Par le biais des activités peut-être ?

On utilise peu le mot réinsertion chez nous, car on est une structure atypique. On va parler de reconstruction. De ce que j’entends du mot réinsertion sociale, je pense que c’est plutôt cela qu’on va évoquer nous.

Après, il y a beaucoup de problématiques différentes avec lesquelles les gens viennent ici. Il y a pleins de profils et nationalités différentes. Sur les trois sites on a plus de 40 nationalités différentes et autant de spécificités dans le parcours des gens. Ce qui fait qu’il peut y avoir aussi bien une personne qui a un problème administratif et qui est bloquée par rapport à ça mais aussi des gens qui arrivent complètement cassés sur la communauté.
Pour ces personnes là, le fait de se retrouver de nouveau sur un collectif, de nouveau avec la possibilité de participer à une activité, d’être utile à quelque chose, cela participe à la reconstruction de l’individu.

Allez-vous chercher ces personnes, ou viennent-elles d’elles même ?

Elles viennent ici, les gens toquent à la porte en disant est-ce qu’il y a une place ? S’il y a de la place, on les accueille sinon elles passent quelques nuits puis on leur demande de repartir.

Vous parliez du fait que vous ne touchiez pas de subvention de fonctionnement, vous vous financez uniquement grâce à la revente des dons ?

Oui, alors ce qu’il se passe c’est que les dons arrivent ici ou bien nous allons les chercher. Une fois que le don est arrivé, il est trié. Soit il est en très mauvais état, non réparable, et il part au recyclage ou en déchet (on paye aussi nos déchets). Soit il part dans les différents ateliers pour être nettoyé, testé et réparé si on en a la possibilité et la compétence. Il est mis en vente à la suite de cela. Il y a tout un travail derrière le don et la vente de ces objets qui permet de faire vivre la communauté.

Pour ce qui est du subventionnement, nous n’en avons pas besoin pour fonctionner. En revanche, on peut être amener à demander sur certains projets des subventions d’investissement. Par exemple si on a un bâtiment à construire et qu’on sait qu’on peut aller chercher une subvention, on peut être amenés à le faire aujourd’hui.
Mais pour donner un exemple, on a reçu l’obligation de se brancher au tout à l’égout, on des travaux en cours et on va refaire les réseaux enterrés, là il n’y a aucune subvention. On a un chantier de 500 000 euros et nous le finançons. C’est une des rares associations qui avec un budget de ce niveau là est autonome financièrement.

Toutes ces activités de tri et autres sont faites par des membres de la communauté ?

Oui voilà, on les appelle les compagnes et compagnons d’Emmaüs. Sur une communauté il y a trois statuts, les compagnes et compagnons qui sont accueillis et habitent sur la communauté. Il y a des bénévoles qui habitent à l’extérieur. Et il y a des salariés comme moi, j’habite aussi à l’extérieur de la communauté.

Les compagnes et compagnons sont-ils rémunérés ?

Il existe une allocation mais qui n’a pas de lien avec la communauté. Quelqu’un ici est logé, nourris et reçoit une allocation de 340 à 380 euros par mois. Cela va dépendre de l’ancienneté de la personne. C’est de l’argent pour les « à-côté ».

Pouvez-vous nous détailler les activités ?

Il y a ceux qui travaillent à l’arrivage, qui reçoivent la marchandise quand les gens viennent déposer leur dons. Il y a un atelier électro-ménager, un atelier tri de ce qui est « bibelot / vaisselle ». Il y a tri des livres, tri des jouets, tri des vêtements, tri des vélos et moteurs, tri des métaux. Il y a les gens qui font toute la manipulation en chariot élévateurs pour transporter les bacs pleins et les amener dans nos bennes à déchets. Il y a des gens qui s’occupent du jardin, des gens à la cuisine, des gens qui s’occupent de l’entretien. Il y a tous les gens qui sont à la vente. Il y a des gens en standard, il y a un compagnon qui est sur une activité d’aide à la comptabilité.

Vous parliez de personnes avec des problèmes administratifs, vous les aidez dans leur démarches ?

Il y a deux assistantes sociales sur les trois sites de Toulouse. Elles couvrent les trois sites et aident à l’avancement de certains dossiers ou démarches quel qu’elles soit. Cela va du simple renouvellement de la carte d’identité à l’enclenchement des droits de sécurité sociale, voire l’accompagnement dans une démarche de régularisation de séjour. Après on ne fait pas de miracle, c’est juste un accompagnement.

Vous disiez que les gens peuvent rester toute la vie, vous ne fixez pas de délais ?

Pour certaines personne, on sait que l’intérêt n’est pas qu’ils restent ici trop longtemps. Certains trouvent un mode de vie qui leur convient à l’extérieur. D’autres font le choix de rester vivre ici.

De toute façon, quand on voit la société telle qu’elle est aujourd’hui c’est pas étonnant d’avoir des gens qui sont dégoûtés par ce mode de vie et qui sont parfois aussi dépassés par une vie de papier sans arrêt.

Il faut aussi savoir que quand on parle du mot réinsertion, souvent on considère que réinsérer quelqu’un c’est lui permettre d’avoir un appartement et un travail. Or aujourd’hui on le voit bien, beaucoup de gens ont un appartement et un travail, souvent au SMIC, et qui galèrent à chaque fin de mois, qui sont isolés et qui n’ont plus de liens sociaux ni familiaux. Si c’est ça la réinsertion, je ne suis pas sûr qu’elle soit très attrayante. Être coupé du monde et galérer à chaque milieu de mois, ce n’est pas forcément ce qui est le plus agréable pour quelqu’un qui voudrait retourner dans un mode de vie plus traditionnel.

Vous acceptez tout le monde ici ?

On parle d’accueil inconditionnel, mais il y a finalement toujours des conditions si on regarde la capacité du groupe à vivre avec les autres. Quelqu’un qui aurait des problématiques psychiatriques trop importantes, ça serait compliqué. Certains profils qui nécessiteraient un accompagnement psychiatrique trop important serait compliqué. Mais ce n’est pas un règle non plus car il y a des gens qui, une fois qu’ils reçoivent un traitement adéquat, peuvent arriver à vivre dans ce groupe.
Là où on va être vigilent c’est à l’équilibre du groupe pour que ça se passe bien.

Disons que si on avait que des gens qui sortent de prison, on reproduirait la prison. S’il y avait que des gens cassés, on ne serait plus capable d’avoir une autonomie financière, donc il faut aussi qu’il y ait des gens qui puissent équilibrer. Cela permet qu’il y ait des gens qui donnent le maximum pour participer à l’activité mais qui ne vont pas forcément être productifs. Par contre ces personnes là ont également leur rôle dans la communauté. Si demain on ne fait pas attention, si on a que des gens qui ont des gros problèmes de santé, le peu de personnes qu’il va rester en bonne santé vont être cassés à devoir porter tout ce qu’il y a à porter. A un moment donné, il y a une nécessité d’avoir un équilibre. L’accueil inconditionnel n’a de valeur que si on regarde le groupe dans sa globalité et non pas l’accueil individuel.

 

 

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