Le constat est alarmant et sans appel. Un homosexuel se fait agressé physiquement toutes les 33 heures en France. Quand la violence se déchaîne, notre « chez-soi » devient, en théorie, refuge. Ce n’est pas le cas pour les jeunes rejetés du foyer familial après l’annonce de leur sexualité à leurs proches. Ils sont ainsi plusieurs dizaines, chaque semaine, a pousser les portes de l’association Le Refuge. Rencontre avec son délégué en Occitanie, Serge Perrody.

En 2010 l’express titrait « ces jeunes homos rejetés par leurs parents ». Aujourd’hui, 9 ans après, les articles sur le sujet se multiplient, comment expliquez-vous qu’en 2019 un jeune se fasse virer du foyer à cause son orientation sexuelle ?

Serge Perrody: Je l’origine au mariage pour tous et à la manif pour tous. Il y a eu à ce moment-là une libération de la parole homophobe. Nous avons aujourd’hui un vrai clivage dans la société : il y a des gens qui ont fait du chemin, qui ont accepté et comprennent l’homosexualité et à l’opposé certains se sont durcis. Je lisais le rapport de SOS homophobie, 3 agressions d’homosexuels par jour, ce qui fait qu’à la fin de la semaine ça fait beaucoup et à la fin du mois encore plus. Un durcissement qui, je pense, provient finalement de la médiatisation des homosexuels, de leur mode de vie, de ce qu’ils sont. Certains ne supportent pas cette visibilité. On est dans un vrai clivage.

Et sur le fait que ce soit à l’intérieur même des familles ?

S.P: Ce n’est pas nouveau pour moi. Dans les familles, au quotidien, la vie de couple, la vie des parents avec les enfants n’est jamais simple. Il y a toujours eu de la violence, du rejet. Heureusement pas systématiquement dans les familles mais cette violence et ce rejet ne me surprennent pas. Le rejet des enfants homosexuels j’ai toujours du mal à l’avaler évidemment, mais je constate que ça existe.

280 c’est le nombre de jeunes que le Refuge a hébergé en 2017, quand la personne se fait rejeter par sa propre famille et qu’elle se présente à vous, comment cela se passe ? Dans quel état physique et émotionnel ces jeunes débarquent-ils ?

S.P: Émotionnellement ils sont sous le choc de la rupture, violente. Du jour au lendemain ce sont des « casse toi tu n’es plus mon fils, tu n’es plus ma fille ». Le temps de se remettre de ce choc et de l’abandon est très long. Une rupture peut renforcer chez le jeune l’idée qu’il est déjà de trop dans la société. Il y a des jeunes qui ne sont pas du tout allaise avec leur homosexualité et qui la rejette. D’autres sont plus à l’aise, et vivent la rupture familiale comme un grave abandon. On constate par ailleurs que les familles des jeunes sont souvent déjà connues des travailleurs sociaux.

Quelquefois vous les relogez ?

S.P: Quand on les loge on se rend compte qu’il faut les accompagner sur le terrain du quotidien. Ils n’ont jamais tenu de maison ou d’appartement.

Justement vous les aidez à gérer un budget, à rédiger des CV et des lettres de motivation, avez-vous l’impression de leur inculquer ce que tout parent devrait finalement inculquer à son enfant ?

S.P: Très clairement oui. Parce qu’à dix-huit ans l’éducation n’est pas terminée. Forcement qu’on le prend en charge sur tous les aspects de la vie quotidienne et en cela nous sommes des parents entre guillemets. Les jeunes se réunissent au centre LGBT le jeudi soir pour faire toutes sortes d’activités : des jeux des société, un débat, du sport, du cinéma, des expositions.

Dans chaque délégation bénévoles et salariés travaillent ensemble, ici à Toulouse comment l’équipe est-elle composée ?

S.P: Nous avons une travailleuse sociale salariée à temps plein et une psychologue volontaire une après midi par semaine. Une personne vient ensuite faire de la supervision d’équipe. Nous sommes en plus une trentaine de bénévoles, dont moi, le responsable. Ce sont des bénévoles qui reflètent la vie, et c’est très important pour moi. Il y a des hommes, des femmes, des personnes homos, d’autres non, certains sont photographes, d’autre travaillent dans un supermarché…

Cela vous apporte quoi d’aider ces jeunes ?

S.P: Je suis responsable sur la Haute-Garonne mais aussi le responsable Occitanie. J’ai en plus deux travails à côté, ce qui fait des semaines très chargées. C’est une grande joie, fierté aussi de pouvoir participer à la lutte contre les discriminations et au bien être de ces jeunes. J’ai des enfants et c’est insoutenable de penser qu’aujourd’hui des parents mettent leurs enfants à la porte pour cette raison-là. Je suis encore choqué, c’est pour ça que je suis là d’ailleurs encore au bout de dix ans. Quand je suis un peu loin du Refuge, je pense beaucoup à ces jeunes et je me demande comment ils évoluent.

L’association les fait également participer à l’actualité, vous avez récemment organisé un débat avec Jean Michel Blanquer ministre de l’éducation, est-ce important de maintenir ce lien avec l’actu, avec ce qui se passe dehors pour les aider à s’en sortir ?

S.P: Bien sûr. Cela fait justement partie de l’éducation et de l’éveil au monde. Les jeunes que nous recevons ce sont des citoyens et en tant que tels ils s’intéressent à ce qui se passe autour.

Une des 12 propositions qui sont ressorties de ce débat c’est « lutter contre l’homophobie et la transphobie ». Le gouvernement a justement lancé une campagne pour contrer ce fléau fin janvier en milieu scolaire notamment grâce à des affiches de préventions. Des affiches placardées dans l’infirmerie, les couloirs, jugez-vous cela suffisant pour que la honte change de camps ?

S.P: Ce n’est pas suffisant mais c’est déjà un pas que l’Etat reconnaisse qu’il y a un problème. Que cela aille jusque dans les établissements scolaires ce n’est pas mal non plus. Certains établissements acceptent bien quand d’autres ont mis les freins. Nous on intervient dans les écoles de la 4ème jusqu’à la terminale pour faire de la prévention autour de l’homophobie, décortiquer son mécanisme. C’est là que l’on se rend compte que certains élèves ne supportent pas notre discours.

Cela fait 8 ans qu’est organisé un concours permettant aux associations mais aussi aux lycéens luttant contre les lgbt-phobies de porter un projet. Cette année c’est jusqu’au 14 avril que les inscriptions sont ouvertes, pensez-vous qu’il est nécessaire d’organiser des concours avec des récompenses à la clé pour que la société se mobilise ? 

S.P: C’est une manière de rendre visible le problème. De quelque manière que ce soit je pense que c’est bien, pourvu qu’on en parle et que le sujet reste sur la table. C’est aujourd’hui insupportable de se dire que deux jeunes se font agresser car ils se tiennent la main dans le métro.

Propos recueillis par Thomas NAUDI